CONTRE-COURANT
CE LUNDI 16 MARS 2015 à 15 H.
W.E.B. Du Bois (1868-1963) fut un grand intellectuel afro-américain, un militant infatigable de la cause des Noirs. Son nom indique une lointaine ascendance française : ses ancêtres huguenots (originaires de Wicres, bourg situé entre Lille et La Bassée) émigrèrent en Amérique pour fuir les persécutions religieuses. Dans son livre fondateur Les Âmes du peuple noir, publié en 1903, il a écrit que « Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs. » Intuition à laquelle en effet tout le siècle a donné raison. Et Du Bois en fait la démonstration dans ce livre en montrant, par une série d’exemples, d’anecdotes, de réflexions, de témoignages personnels combien le racisme et la ségrégation furent (sont encore ?) le problème majeur aux États-Unis et ailleurs. L’ouvrage examine la situation du peuple noir telle qu’elle existait juste après la guerre de Sécession, alors même que l’esclavage venait d’être aboli en 1865 et que quatre millions de Noirs devenaient ce que l’on a appelé des “Affranchis”. Les trente années qui ont suivi cette “libération” furent une grande désillusion pour ceux qui eurent alors à subir une véritable surexploitation.
On se fait souvent une fausse idée en effet de ce que le peuple noir a vécu, une fois passée l’euphorie bien compréhensible de la libération. Du Bois montre que le capitalisme, surtout lorsqu’il était accompagné, comme dans les anciens états esclavagistes, d’un esprit de revanche et d’une haine raciste, que le capitalisme donc n’a pas accepté du tout de devoir désormais rémunérer une main-d’œuvre dont la quasi-gratuité lui permettait auparavant de faire de si gros profits. Et ceci est également vrai pour les États du Nord, dans la mesure où ceux-ci ne sont pas du tout prêts à financer l’éducation et la vie décente de plusieurs millions de personnes pour lesquelles la majorité des Blancs n’ont au fond que le plus grand mépris.
Il ne faut jamais perdre de vue que le capitalisme, comme l’a expliqué l’essayiste américain Eric Williams dans son livre décisif Esclavage et Capitalisme, le capitalisme a connu sa phase la plus ascendante avec la traite négrière et l’esclavagisme. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la colonie française de Saint-Domingue représentait à elle seule à la fin du XVIIIe siècle un quart des revenus du pays. C’est évidemment l’esclavage qui permet ces gigantesques profits : pas de salaires, stricte reproduction de la force de travail, terreur exercée sur les travailleurs qui ne connaissent aucune protection contre les exactions de leurs maîtres. On comprend pourquoi les révolutionnaires français — même Robespierre — n’ont voté qu’en traînant les pieds l’abolition de l’esclavage. Et que celui-ci a été rétabli par le premier consul Bonaparte, dès le début du XIXe siècle, en 1802 pour être précis.
Du Bois ne sépare jamais son analyse du racisme aux Etats-Unis des conditions économiques d’exploitation qui sont étroitement liées à la ségrégation que subit la population noire. C’est-à-dire qu’alors que les travailleurs blancs commencent à s’organiser — avec beaucoup de difficultés et de menaces — à la fin du XIXe siècle, sous la forme de syndicats par exemple, les Noirs représentent encore, même pour les États du Nord, une main-d’œuvre très facilement exploitable et corvéable. Ils constituent la réserve pour les tâches dont les Blancs ne veulent plus, celles de travailleurs de force et de domestiques en particulier.
Bibliographie
• W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir [1903], La Découverte Poche, 2007.
Pauses musicales
• Big Joe Williams, Walkin’ Blues, The Sound of the Delta.
• Rhythm Willie, Breathtaking Blues, Blues, 36 masterpieces of blues music.
• Texas Alexander, Levee Camp Blues, Blues, 36 masterpieces of blues music.
• Fred Mc Dowell, Louise, The Sound of the Delta.
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