Nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons pourvu que nous n’ayons pas désappris d’apprendre. Rosa Luxemburg
Ou, pour poser la question autrement : jusqu’où nous feront-ils tomber ? Qui « ils » ? Mais voyons : le capitalisme mondial, la communauté européenne (structure grâce à laquelle les forces financières mondiales écrasent les peuples du continent et leur volent les fruits de leur travail) et le PS qui est leur meilleure courroie de transmission en France. La preuve de cette affirmation ? Très simple. Entre 1983 et 2006, la part des salaires dans le produit intérieur brut en France a baissé de 9,3% et les sommes considérables que ce taux représente (plus de 100 milliards d’euros annuels) sont passées de la rémunération du travail à celle du capital. Ce sont les sommes qui manquent évidemment aujourd’hui pour assurer l’équilibre de la sécu, promouvoir des services publics de qualité et financer les retraites. Il suffit de rappeler que durant ce presque quart de siècle, le PS fut au pouvoir pendant 17 années en France et la messe est dite. Le PS appartient à la nomenklatura entièrement dévouée à la cause du capitalisme mondial. « Dévouée », cela signifie essentiellement qu’elle prend toutes les mesures législatives favorisant les riches et met en œuvre tous les moyens propres à faire passer la pilule auprès des salariés (et des chômeurs !) spoliés : idéologie du fric-roi, du chacun pour soi et du tant pis pour ceux qui restent sur le carreau, et n’oublions pas évidemment la « concurrence », la « compétitivité » ou la « crise ». Ce sont essentiellement les classes moyennes (intellectuels, journalistes, cadres,…) qui ont assumé ce sale boulot de propagande et qui commencent d’ailleurs logiquement à en pâtir. Telle est la thèse d’Accardo : « Le système capitaliste ne fonctionne pas seulement par l’exploitation, la spoliation et l’oppression du plus grand nombre mais aussi par l’adhésion de la plupart au système qui les exploite, les spolie et les opprime. » La démonstration en est faite dans les trois essais aujourd’hui au programme : De notre servitude involontaire, Le Petit-bourgeois gentilhomme et Engagements.
Alain Accardo est un sociologue qui fut assez proche de Bourdieu. Son analyse déborde largement aujourd’hui le seul cadre sociologique. De notre servitude involontaire, livre paru d’abord en 2001 puis en 2013 dans une version augmentée et actualisée, met en évidence les mécanismes qui permettent qu’en France (mais le processus est le même dans bien d’autres pays) quelques centaines de milliers d’individus peuvent imposer à peu près toutes leurs décisions — politiques et sociales — à plusieurs dizaines de millions de personnes : « Jamais sans doute dans l’histoire de l’humanité un champ social n’a atteint le degré de puissance et de concentration du capital qui est celui du champ économique et financier actuel, et n’a été autant en mesure de se soumettre les autres champs sociaux en leur imposant sa propre logique de fonctionnement. » Et cette logique est évidemment particulièrement néfaste à l’immense majorité de ceux qui produisent les richesses ; cette logique, avec cynisme et sans le moindre souci moral ou la moindre considération d’humanité, « programme l’enrichissement illimité des riches par l’appauvrissement méthodique des pauvres. » C’est une propagande particulièrement bien orchestrée, grâce à des médias qui sont à près tous aux mains des dominants financiers, qui nous a fait croire, dans notre grande majorité, au bien-fondé et au caractère inéluctable de ce processus.
Accardo poursuit sa démonstration dans Le Petit-bourgeois gentilhomme en mettant en évidence que ce sont effectivement les classes moyennes qui ont rendu possible l’adhésion involontaire de la grande majorité des citoyens français au système. Que deviendrait, s’interroge l’essayiste, la capacité de nuisance du capitalisme, « sans l’intervention zélée, compétente et convaincue de ces myriades d’auxiliaires salariés qui, à des échelons divers, dans leurs bureaux, leurs services, leurs agences, leurs chantiers, leurs ateliers, encadrent, dirigent, surveillent, contrôlent, entretiennent, expertisent, conseillent et optimisent le fonctionnement de la mécanique à broyer de l’humain », en somme sans cette escouade de “petits chefs” qui contribuent ainsi à la « banalisation du mal » dont parlait Hannah Arendt ?
Le livre intitulé Engagements, publié en 2011, reprend quant à lui une série d’articles et de chroniques publiés pendant une dizaine d’années, en particulier dans le mensuel La Décroissance. Prenant appui sur de nombreux exemples concrets, Accardo y dresse le constat qu’aujourd’hui « le seul enjeu politique réel est celui de la poursuite ou de l’arrêt des politiques démentielles et suicidaires, dont les variantes successives, de “gauche” et de droite, nous ont conduits, chez nous comme ailleurs, à l’état catastrophique d’abaissement et de dégradation dans lequel se trouve aujourd’hui la république et la démocratie. La république n’est plus qu’une abjecte ploutocratie et la démocratie est sa façade en trompe-l’œil. »
BIBLIOGRAPHIE :
• Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Agone, 2001 et 2013.
, Le Petit-bourgeois gentilhomme, Agone, 2009.
, Engagements. Chroniques et autres textes 2000-2010, Agone, 2011.
• François Ruffin, La Guerre des classes, Fayard, 2008.
PAUSES MUSICALES :
• Michel Lebourg, Si ça continue.
, Les pauvres ont voté pour les riches.
, Laurent le stagiaire.
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